mardi 29 mai 2012

La métamorphose



Le 31 août dernier, je me suis retrouvée dans un petit trou noir de l'espace-temps, juste pour une journée. Plus vraiment documentaliste, pas encore bibliothécaire, j'ai passé ma journée à déménager et à m'interroger sur cette mutation d'identité en train de s'opérer.
Perdue au fond du trou, le fossé m'apparaissait immense et je n'étais pas sûre de savoir vraiment comment m'en extraire, comment me glisser dans cette nouvelle peau, comment devenir bibliothécaire ?

Si la question de l'identité devient un thème récurrent de ce blog, c'est qu'en quelque sorte, je suis toujours perdue. Comme je le disais précédemment, le rite de l'admission m'a mise en position d'être bibliothécaire, je n'avais plus qu'à agir en tant que telle.

Devenir bibliothécaire, c'était passer du côté de la politique de l'offre, devenir force de proposition, enfin avoir à gérer une collection. C'est aussi poursuivre certaines missions que proposaient le métier de documentaliste, tout en en laissant pour l'instant certaines sur le bas côté. La transmission de l'art de la recherche documentaire, de la veille, la recherche constante de l'autonomie des usagers, les inénarrables amusements de la bibliométrie.
Côté bibliothécaire aussi, et peut-être même plus encore, on retrouve ce souci de la transmission et de l'autonomie, même si elle prend parfois des formes très différentes.

Ma petite Bible personnelle, mon livre de cœur, exprime extrêmement bien cette sagesse des bibliothécaires, qui savent naviguer sans lire, qui savent trouver ce que l'on ne sait pas qu'on cherche. Le documentaliste qui explique aux chercheurs comment trouver les articles qui les intéresseront dans les méandres du Web en est très proche. J'aime le défi de la recherche et la joie d'avoir été utile, concrètement, en fournissant à l'usager ce dont il avait besoin.

Je ne suis pas encore sûre de savoir ce que sont les tréfonds du métier de bibliothécaire, je suis incapable d'en comprendre encore tous les tenants et aboutissants, mais je prends grand plaisir à les explorer, petit à petit, un livre ou un lecteur à la fois.

Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même à Paris en janvier 2012.
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lundi 21 mai 2012

Le rituel du concours



Je suis persuadée que, dans nos vies modernes d'adulescents mal dégrossis, nous manquons de repères, de jalons, de rites de passage. Je pense que c'est pour ça que le nombre total de mariages et de PACS continue d'augmenter d'années en années, que les "graduation ceremony" à l'américaine se répandent, ou que l'on se régale des cérémonies officielles, preuves vivantes de la continuité comme de la vivacité de notre République.

Au final, les concours de la fonction publique, ne font-ils pas eux aussi fonction de rites de passage ? Ces épreuves de culture générale démodées, ces grands oraux terrifiants, cette reproduction systématique des élites... Si pour l'institution ils font fonction d'outil de sélection parmi les candidats, que représentent-ils pour les reçus ?
J'ai choisi personnellement d'en faire un marqueur personnel de ma vie. J'ai survécu au rite, il y a un avant et un après : désormais, je suis bibliothécaire. Bourdieu a écrit il y a trente ans un article fort intéressant sur les rites où il disait :
"Celui qui est institué se sent sommé d'être conforme à sa définition, à la hauteur de sa fonction."
Et aussi :

""Deviens ce que tu es". Telle est la formule qui sous-tend la magie performative de tous les actes d'institution."
 Et c'est tout à fait ça : l'institution m'a dit que j'étais bibliothécaire, et par la force d'un bout de papier, je le suis devenue. Puisque je le suis, il faut que j'agisse comme telle, et je m'y efforce chaque jour ouvré.

Nous n'avons plus de véritables marqueurs de passage à l'âge adulte, les quelques évènements qui y conduisent se diluent par leur nombre et par l'allongement de l'adolescence : le dix-huitième anniversaire, le bac, les diplômes de l'enseignement supérieur, le premier salaire, la constitution du couple, la naissance des enfants... J'ajouterais donc à cette liste non-exhaustive et personnelle la réussite à un concours de la fonction publique.

Si nous manquons de rites dans nos vies modernes, nous avons néanmoins la possibilité de choisir et de s'approprier les nôtres propres, suivant l'importance que l'on accorde aux différents évènements de la vie. En devenant fonctionnaire stagiaire, j'ai choisi de faire cette étape un pas de plus sur mon chemin de l'âge adulte. Et je compte bien considérer ma future titularisation de la même manière et la fêter comme il se doit.


Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même au plateau du Retord en avril 2012.
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mardi 8 mai 2012

Dire et connaître




J'aime souvent à dire qu'on ne parle bien que de ce qu'on connaît. Ce qui, inéluctablement, me conduit à ne pas parler beaucoup, à longuement hésiter avant d'écrire, et à beaucoup me restreindre dans mes choix de sujets. Je parle donc de moi et de mes opinions, et j'ai beaucoup de difficultés à parler des autres et du monde : qui suis-je pour y connaître quoi que ce soit ? Comment être sûre de ne pas dire de bêtises ? Parfois je prends des risques, souvent je m'en veux a posteriori. Je débats peu, je ne connais pas les chiffres par cœur et l'aplomb des autres m'intimide : eux, ils ont l'air de savoir de quoi ils parlent. Parfois j'ai des doutes quant à la qualité de leurs sources et de leur raisonnement, mais je me trouve bien démunie pour leur répondre suivant ma propre éthique personnelle. La scientifique que je suis est incapable de dire quoi que ce soit sans analyser diverses sources fiables au préalable, et ce n'est pas vraiment adapté à la conversation à brûle-pourpoint. Au fond que sais-je ? Que crois-je savoir ?

Au final, ces réticences sont bien handicapantes face à un sujet de composition. Le bachotage aide. Pouvoir réciter des faits appris dans des livres, soit. Ça fait toujours des choses à rajouter dans la copie. Le jeu étant de réussir à réutiliser un maximum des quelques bribes de savoir accumulées, quelque soit le sujet posé. De quoi aurais-je pu parler sans trop de risques à propos de « la géographie, ça sert d'abord pour faire la guerre », quels faits aurais-je pu citer avec suffisamment de certitude pour les coucher sur ma copie ? Des grands explorateurs, de la colonisation, des cartes géologiques, des ressources en eau, du pétrole, de l'aménagement du territoire ? Soit. Mais une fois entrée dans le vif du sujet, j'ai toujours du mal à me départir d'un sentiment d'usurpation, de n'avoir rien à faire là. Je ne connais des explorateurs que quelques noms, de la colonisation que trois dates, des ressources en eaux que des schémas géologiques. Tout ça me paraît vain. Tenter de parler de choses qu'on connaît à peine comme si on en connaissait les tenants et les aboutissants... Je ne veux pas faire de la politique, juste être bibliothécaire !

Alors nous nous astreignons à cette tâche, pleins d'espoirs que, la prochaine fois, ce sera plus facile, ça passera mieux, on aura plus à dire... À l'usure, ça finira bien par passer, non ?

Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même à Bercy le 29 avril 2012.
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lundi 23 avril 2012

La grande course


 J'aime les soirées électorales. Je crois bien les avoir toujours vues comme une sorte de grande fête à laquelle chacun peu participer, une grande fête pour la République, un quatorze juillet hors saison avec les cris des foules et les souffles qui se suspendent, les chars et les feux d'artifices en moins. Je me rappelle, étant petite, avoir joué autour des isoloirs, à chaparder les bulletins dans les poubelles pour voir qui avait été mis au rebut par les grandes personnes, puis courir après les copains à travers le gymnase. Toute la journée, l'attente montait, on comptait les heures puis les minutes nous séparant du résultat et, privilège suprême, on était autorisés à regarder la télévision jusqu'à bien plus tard qu'habituellement pour enfin voir s'afficher les visages des vainqueurs sur la surface bleutée de l'écran...

C'était comme les Jeux Olympiques, avec moins d'épreuves et des coureurs moins beau, mais presque autant d'excitation dans l'air... Dans nos vies solitaires et étriquées, j'aime ces rappels à la communauté, savoir que chacun, à 19h59, retient son souffle, espérant de tout cœur que son candidat passe devant, qu'au même instant des milliers de gens lèveront les bras en signe de victoire ou s'affaisseront un peu dans leur fauteuils. Enfin, oui, je sais bien que je m'illusionne, que tout le monde n'est pas si investi dans cette petite minute de suspens, que nombreuses sont les estimations qui se passent sous le manteau virtuel, mais quoi ! Qu'importe ! Hier, j'ai fermé Twitter, j'ai clos mon navigateur, et je n'ai pas boudé mon plaisir en attendant 20h ! Nous avons regardé ensemble le décompte final, levé les bras en l'air, juré, parlementé jusqu'à plus soif en écoutant d'une oreille distraite les discours des divers concurrents...

C'est ce genre de moments qui me grisent et m'intoxiquent et me font aimer les concours jusqu'à plus soif. Les pieds dans les starting-blocks, tout est possible. A chacun de donner le meilleur de lui-même, d'aller au maximum de ses capacités, en se rappelant biens sûr que l'essentiel, c'est de participer... Non ? Une fois la course achevée, la dernière copie rendue, commence l'attente et le suspens, l'attente interminable qui vous empêche de vous concentrer sur vos tâches quotidiennes et qui vous réveille aux heures sombres de la nuit. Ah ! J'ai toujours préféré les sprints aux courses de fond ! Et puis soudain, après avoir incessamment rafraîchi la page pendant des jours, le lien vers les résultats apparaît sur l'écran. Une seconde, mon cœur s'arrête, juste le temps de prendre la mesure de l'instant. Dans une seconde, ma vie peut basculer. Clic.

C'est donc de tout mon cœur que j'envoie mes pensées de courage aux candidats de ce tour-ci. Une partie de moi-même aurait aimé courir à vos côtés... Mais ma raison voit bien que ce que j'aime plus que tout c'est la course, pas la victoire. Bah, pour les sensations fortes, je me rattraperais devant mon écran cet été...




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Photo : prise par The World According to Marty.
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vendredi 30 mars 2012

La névrose du catalogueur



J'ai toujours voulu mettre de l'ordre dans le monde. C'est pour ça qu'à 10 ans je voulais être architecte : pour construire des maisons carrées où ranger les gens. Heureusement, je me suis vite aperçue de mon erreur d'appréciation de ce métier... En terminale, je voulais être taxonomiste, pour mettre des noms sur le vivant. En licence, paléontologue, pour déterminer la phylogénie des espèces. En master, hydrogéologue, pour simuler et comprendre la répartition des flux souterrains. Et maintenant bibliothécaire, grand ordonnateur du monde par excellence, indexeur de tous les savoirs, classificateur du sens.

Quand tout va mal, je range. Je trie les tiroirs à chaussettes, je réarrange les boîtes de conserves par date de péremption, je jette les vieux magazines. Et en mettant en forme l'espace autour de moi, mon esprit retrouve apaisement et clarté. Mon appartement n'est jamais aussi propre qu'en période de concours : pour ranger les savoirs dans ma tête, il me faut ranger les choses qui m'entourent. Au quotidien, l'état de désordre de ma chambre est un bon indicateur de mon état de désordre intérieur.
On dirait un cliché sur pattes, mais c'est bien vrai. Faut-il être névrosé pour devenir catalogueur ? Ou la névrose se développe-t-elle, s'entretient-elle, en cataloguant ? Les bibliothécaires sont-ils tous les maniaques que la littérature décrit ? J'espère bien que non. J'espère bien que nous ne sommes pas tous des autistes mal diagnostiqués, des rangeurs invétérés, des sorcières du placard à balais. Que ce n'est qu'une coïncidence.

En tout cas, j'ai l'impression que c'est un peu pour ça que j'ai du mal à m'adapter aux remous de la vie parisienne, aux remugles du métro, à l'inconstance d'une vie passée entre deux chez soi, une quinzaine d'heure de tgv par mois, comme si j'éparpillais mes organes internes tout du long de la route.
Mes habitudes salvatrices mettent des jours à se recréer. Je réapprends à vivre dans un environnement si différent de celui que je quitte, il me faut du temps pour reprendre mes marques. Puis il faut déjà repartir et tout recommencer de l'autre côté. Je me fais l'effet d'un Sisyphe en blue jeans.

Les jours où tout va mal, je me dis que je voudrais rentrer chez moi, et je m'aperçois que "chez moi" est devenu un lieu imaginaire, composite, auquel je ne sais pas accéder. Je finis par être plus chez moi dans mon bureau, où je peux ranger tranquillement les savoirs à leur place, cataloguer, rétro-cataloguer à l'envie, aller ranger des livres quand mes yeux sont trop fatigués pour supporter encore la brillance de l'écran. Il manquerait juste un oreiller pour pouvoir me rouler en boule sous mon bureau parfois...

Je suis convaincue qu'il suffit d'aller bien dans une part de sa vie pour pouvoir supporter tout le reste. En ce moment, au jour le jour, c'est le catalogage qui me permet de ne pas m'effondrer.


Licence Creative CommonsPhoto : prise par mgysler.
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mardi 27 mars 2012

Identité professionnelle et états d'âme



Je n'ai pas compté exactement combien nous étions, ce lundi-là, à nous presser les unes contre les autres pour être rassurées par les instances dirigeantes quant au bien fondé et à l'avenir de notre profession. Je n'ai pas compté, donc, mais c'était tout à fait flagrant. Nous n'étions que des femmes. Enfin, il y avait bien une poignée d'hommes, dont deux sur scène, mais la masse féminine était insoutenable. Et j'ai ressenti un puissant malaise me criant que je n'étais pas à ma place. J'aurais dû m'y attendre pourtant, je connais bien les chiffres, mais c'était la première fois que j'assistais à un véritable rassemblement de bibliothécaires, et j'ai été choquée.

Ça m'emmerde beaucoup, mais j'ai profondément honte de faire un métier de filles. Cela date peut-être de mes études scientifiques pendant lesquelles, d'années en années, la proportion féminine s'amenuisait. J'étais dans mon élément parmi mes pairs masculins, j'étais heureuse de me destiner à un métier d'hommes (je n'ai pas les chiffres, mais je peux vous assurer que les chercheurs en sciences de la terre sont majoritairement mâles), pour leur prouver à tous, pour faire flancher les chiffres, par orgueil. Et puis j'ai finalement compris que le terrain n'était pas fait pour moi et un job de monitrice m'a menée en bibliothèque universitaire.

La bibliothèque universitaire, c'était un moindre mal. Le centre de documentation d'EPST, c'était vraiment bien. Tout pour ne pas faire "bibliothécaire pour mômes". Je ne suis pas maternelle, je ne suis pas fifille, je n'aime pas le rose. Je ne m'identifie pas aux métiers féminins, et bibliothécaire jeunesse semble être dans le top trois des professions de filles, avec institutrice et infirmière. Et femme au foyer. Alors quand, dans le cadre de mon nouveau poste universitaire, je me suis retrouvée à acquérir de la littérature jeunesse, ça m'a fichu un coup.

Mais pourquoi ? C'est trop idiot ! J'ai honte d'un métier que j'adore ! J'ai honte quand je pense à faire une incursion dans la territoriale pour raisons de mobilité. Rhô, j'étais forte en classe, j'aurais dû faire un métier d'hommes, ouvrir des voies, déjouer des plafonds de verre, plutôt que de me destiner à de basses tâches féminines ! J'ai honte, lorsque je me présente, d'énoncer mon métier. Il sonne comme une sorte d'échec. Je ne suis "que" bibliothécaire. Alors, tout de suite, je précise, je complète : je travaille dans une université ! J'ai affaire à un public professoral et estudiantin ! Je ne suis pas cette bibliothécaire-là, celle qui lis des histoires à des classes passives, qui reste derrière son bureau à surveiller, qui fait chut ! en agitant la main ! Non, ce n'est pas moi ! Non ! Non ?

Mais pourquoi ai-je d'imprimés dans mon cerveau tous ces préjugés idiots ? Je sais bien, rationnellement, que bibliothécaire territorial est un métier superbe et indispensable, de médiation et de vulgarisation, et je suis sûre que j'adorerais l'exercer, m'y fondre. Il faisait d'ailleurs partie de mes envies de départ, quand j'ai commencé à réfléchir à me réorienter vers les métiers du livre : comme ce serait formidable de vulgariser les sciences qui me sont si chères via les documents et les animations d'une médiathèque ! Comme ça me plairait de devenir actrice de la promotion de la lecture et de la culture dans ma ville !

Alors pourquoi, jusque dans mon cerveau, se perpétuent ces images sexistes ? Pourquoi "bibliothécaire jeunesse" reste un n.f. dans nos dictionnaires mentaux ? Où sont les hommes ? Qu'on me les montre ! Qu'ils se dénoncent ! Qu'ils se promeuvent ! Qu'ils nous montrent leur joie et leur fierté à exercer ce beau métier "de filles", de BDP en BM, d'heure du conte en accueils scolaires ! Qu'ils viennent réinvestir ces métiers dont ils s'étaient retirés pour laisser place aux femmes, emportant avec eux la valeur et le prestige de la tâche, les grands noms et les hauts salaires. Qu'on nous donne enfin une parité réelle, un monde où les métiers maternants ou méticuleux seront véritablement mixtes, où les petits garçons pourront pouponner et mettre du rose sans être mis à l'index par le reste du monde.

Au final, je m'en veux de me prendre ainsi la tête. Comme Caitlin Moran, je me pose la question : "are the boys doing it?". Les garçons s'inquiètent-ils de la sexuation de leur métier, passent-ils des heures à se triturer la cervelle pour savoir si, en choisissant tel travail, tel mode de vie, telles chaussures, ils ne délaissent pas le combat de leur genre, ils ne laissent pas tomber leurs comparses ? Non, semblent-ils dire, occupés qu'ils sont derrières leurs écrans, devant des rangées de berceaux, aux commandes de leurs camions, à quatre pattes devant le rayon des 305.42 à chercher une référence disparue.

"Then, we can use the technical term, and call it bullshit."

Ils s'en fichent. Ils faut donc nous en ficher aussi. Et avancer, et faire plutôt que de rester à cogiter. En espérant que nos filles n'éprouvent jamais ce sentiment d'échec idiot en choisissant un métier ni d'hommes, ni de femmes, juste un métier d'humains. Et un métier drôlement chouette qui plus est.


Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même au Père Lachaise en mars 2012.
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vendredi 23 mars 2012

Faut-il encore des bibliothécaires ?



J'étais lundi au salon du livre, dans le petit enclos où s'est déroulé le débat intitulé "Faut-il encore des bibliothécaires ?". La salle était comble, le sujet faussement provocateur, mais j'étais là, les oreilles grandes ouvertes, avec pour mission de tout raconter ensuite à mes collègues. Alors, toute occupée à ma prise de notes, je n'ai pas eu le réflexe, comme d'autres plus malins, de live-tweeter l'affaire.

C'est pourquoi, en lieu et place d'un témoignage "en direct", je propose ci-dessous, à ceux qui auront l'envie de les lire, les quelques notes que j'ai pu prendre.
Pour les autres, en voici un court résumé : ils ne faut pas avoir peur des bénévoles, ils déchargent les bibliothèques du travail social qui pourrait être mené en leur sein. Ils ne faut pas non plus avoir peur des autres corps de métiers qu'on peut trouver dans nos établissements : ils sont là pour nous aider, pas pour prendre notre place. Voilà. En gros. Pour les détails, je vous laisse voir ci-dessous.

Faut-il encore des bibliothécaires (dans les bibliothèques) ?


Débat entre Anne-Marie Bertrand, Dominique Arot et Marie-Christine Pascal ; animé par Christophe Pavlidès.

Anne-Marie Bertrand : Michel Melot a écrit que bibliothécaire est « un métier incertain ». Il y a une certaine indéfinition du métier.

Les techniques que doivent employer les bibliothécaires peuvent être à la fois techniques, relationnelles, managériales et stratégiques. Stratégiques car conservateur est un métier politique : il faut analyser, évaluer son environnement, faire de la conception, de la mise en œuvre de projets, rendre des comptes.

Pour acquérir toutes ces compétences, la formation initiale ne suffit pas. La formation continue est indispensable.

Dominique Arot : le grand nombre de personnes venues assister à cette conférence [il y avait des gens assis par terre, la salle était pleine à craquer] témoigne de la passion des bibliothécaires pour leur propre métier.

La création de l’ABF en 1906 s’est faite autour de la définition du bibliothécaire comme étant un métier. Le questionnement est constitutif de notre activité.

Certaines des activités qui faisaient l’image traditionnelle des bibliothèques sont en train de disparaître (prêt, catalogage) au profit de nouvelles questions comme la médiation (accompagnement des lecteurs, accueil sur place et à distance). Cela nécessite l’arrivée de nouveaux métiers au sein de la bibliothèque (communication, formation, etc.). Par exemple, il a été démontré que les universités qui ont su modérer l’échec en premier cycle sont celles qui ont mis en place des formations documentaires.

Il existe un cloisonnement entre les fonctions publiques. Par exemple il n’y a pas de conservateurs généraux territoriaux et la fonction territoriale tend à être pensée comme inférieure à la fonction d’Etat. Il faudrait faciliter la diversité des carrières, comme dans les bibliothèques anglo-saxonnes. Nous sommes dans un secteur qui recrute, malgré la crise. A l’avenir peut-être pourrait-il ne plus y avoir de monopole d’emploi des bibliothécaires par la fonction publique (par exemple, entreprises fournissant des livres pré-catalogués…).

Marie-Christine Pascal : 2011 était pour l’Union Européenne l’année du bénévolat et du volontariat. Dans ses propositions en 2010 pour le livre, Frédéric Mitterrand proposait la mise en place d’un état des lieux sur les bénévoles en bibliothèques publiques. C’est ce qu’a effectué Mme Pascal, dans un rapport rendu au ministère de la Culture et de la Communication.

Les réseaux des BDP comptent au moins 52 000 bénévoles (soit 84% des personnels). 30% d’entre eux ont obtenu une qualification auprès de l’ABF ou des BDP. Il y a plus de 2 200 bénévoles dans les communes de 10 000 à 200 000 habitants, soit dans 113 communes. Les communes de taille plus élevée n’emploient pas de bénévoles dans leurs bibliothèques.

Le bénévolat associatif représente plus de 19 000 bénévoles, dans des associations telles que l’AFEV (présente dans 41 villes), ATD quart-monde (présente dans 44 villes) ou Lire et faire lire (présente dans 5 500 structures).

Au total, les bénévoles sont plus de 73 000 en France. Ce chiffre est à comparer avec les 36 300 agents territoriaux employés dans des bibliothèques.

Dans les réseaux des BDP, les bénévoles font de la gestion de bibliothèque. D’ailleurs, plus de 3 000 bénévoles sont directement responsables d’une bibliothèque. Les bénévoles associatifs font plutôt de la médiation, de la lecture hors les murs.

Anne-Marie Bertrand : les élèves conservateurs sont prêts à cohabiter pacifiquement avec les autres corps de métiers présents en bibliothèque. Pour citer Michel Melot, « comme dans un navire, dans une bibliothèque on a besoin de plusieurs métiers ».

On retrouve en bibliothèque des administratifs, des communiquants, des juristes, etc. Ces personnels peuvent avoir des statuts différents (provenir d’autres filières ou être contractuels) ou fournir des services externalisés. Certains conservateurs s’éloignent même de leur cœur de métier (notamment à l’ENSSIB ou la BPI, ils peuvent faire notamment de la recherche).

Les bibliothèques ont besoin de médiathécaires, de discothécaires, de vidéothécaires… bref, de machins-thécaires !

Dominique Arot : L’inspection générale des bibliothèques s’intéresse à la formation des professionnels et à leur recrutement et s’interroge sur le devenir des emplois en bibliothèque (évolution des catégories, etc.). Il s’agit de dresser une réalité de l’emploi en bibliothèque puis de saisir les tendances, les évolutions possibles. Un rapport sera publié sur le sujet fin 2012.

On peut parfois observer un réinvestissement d’une activité extra-professionnelle dans la sphère professionnelle (exemple des réseaux sociaux : ce sont les agents actifs personnellement qui sont aussi actifs professionnellement sur ces plateformes).

En France, on observe une attitude frileuse vis-à-vis des bénévoles. Mais ce sont eux qui permettent de faire entrer le social en bibliothèque (par exemple, lecture au domicile d’enfants en difficultés ou à l’école par des séniors). Il faut que les usagers aient leur place dans l’établissement, y compris pour prendre en compte leurs compétences.

Marie-Christine Pascal : il y a une méconnaissance réciproque entre associations et institutions. Il faudrait mettre en place des formations, des liens, des partenariats.

Le remplacement craint de salariés par des bénévoles n’a pas eu lieu. En effet, les bénévoles se placent sur des axes sur lesquels les bibliothécaires ou les élus ne veulent ou ne peuvent pas aller, comme aller au devant des publics empêchés par exemple (on ne veut pas « faire du social » en bibliothèque, « ce n’est pas notre métier »).

Il serait alors peut-être temps de se reposer la question des missions des bibliothèques. Il faudrait créer du lien social entre les bibliothèques et leurs publics. Ne serait-il pas temps de mettre le lecteur au cœur de notre métier ?


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Photo : prise par Shutterhacks.
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