mardi 11 décembre 2012

La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?


Lundi 3 décembre se tenait la journée des professionnels au salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. J'ai pu notamment assister au débat intitulé "La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?", dont le casting était tout à fait brillant... Ayant pris des notes abondantes, je me permets de les partager avec vous. En vous souhaitant bonne lecture !

La crise peut-elle épargner le livre jeunesse ?

Les intervenants :

Ce qui s'est dit :

Alain Serres : On a observé cette année une baisse en volume significative de 4,5%, légèrement masquée par l’augmentation de la TVA dans la vente du livre. La vente en ligne a augmenté de 8 points, mais la baisse est encore plus significative dans les hypermarchés. Ces signes sont inquiétants, mais on observe + 8,5% en littérature de jeunesse ; le secteur n’a jamais été aussi important.

Pascale Lapierre : Il y a une modification sensible des comportements culturels. Le livre numérique augmente même s’il ne représente pas encore un marché aujourd’hui. La place de l’écran capte de plus en plus de temps, temps qui est moins consacré à la lecture, à tous les niveaux de lecteurs. La courbe ne s’inversera pas mais le livre résiste plutôt bien par rapport à l’assaut de ces nouveaux outils. Beaucoup de gens réfléchissent aux impacts et aux enjeux, sont au courant du phénomène.
Il faut respecter les envies et les achats des gens, mais il ne faudrait pas se retrouver dans la situation de la Grande-Bretagne ou de l’Espagne où la disparition des librairies a entraîné une baisse de la production. Notre meilleur rempart pour avoir la vitrine nécessaire pour accueillir la création reste la loi Lang et les libraires indépendants qu’elle protège.

Alain Serres : Ils permettent à nos livres d’exister.

Pascale Lapierre : Il y a aussi des gens de qualités dans les grandes chaînes, rien n’est simple.

Alain Serres : Les choix des politiques culturelles locales portent leurs fruits. Par exemple, le salon du livre d’Aubagne existe depuis 20 ans. Les enfants qui y venaient autrefois sont aujourd’hui parents et emmènent leurs propres enfants au salon. Mais il y a une hésitation face au prix du livre.

Jean-Pierre Siméon : Dans ce contexte de crise, la culture est-elle nécessaire ? C’est aux poètes qu’il faut poser sérieusement les questions politiques. Que serait un monde dont chaque conscience aurait cet appétit de l’inconnu ? Ce serait une société émancipée. La poésie, c’est l’éthique dont la politique a perdu le sens. Nous souffrons de la domination sans partage du libéralisme économique de marché, où l’humain est subordonné au commercial. Le poète est une objection à ça : pour lui, tout est subordonné à l’humain. Il faut revendiquer la poésie et le geste poétique : manifester l’insolence et la joie comme une objection à ça.
Tout livre est poésie, en tant qu’il provoque une émeute intérieure. Le livre de poésie se vend par capillarité et, contrairement à ce qui se dit, il se vend bien. Un million d’exemplaires ont été vendus d’Alcools d’Apollinaire. Mais il ne se vend pas selon les modes de l’édition commerciale courante, il a développé des réseaux de combat, le livre se transmet par relation, par proximité.
On n’a jamais autant lu de poésie. Les gens viennent lire et écouter des poètes inconnus partout en France, lors des « Printemps des Poètes ». Il faut s’appuyer sur ce processus de capillarité. La poésie fait partie des livres « de rotation lente » : la lenteur doit être notre fierté, elle est scandaleuse, elle dénonce ce qui nous prive d’exister.
Le poème demande de la lenteur pour être lu. Il demande : « arrête-toi et ne me juge pas sur ma carte d’identité ».

Robert Rui : L’imprimerie Clerc a connu une crise en 2012. Elle a été reprise par un industriel, qui ne donnait pas dans le livre mais qui est un amoureux des livres. L’imprimerie va mal en France et en Europe. Les parts de marché baissent au profit d’Internet. Mais le livre jeunesse résiste. La question se pose de l’impression en Asie, mais en France nous avons l’avantage de la réactivité.

Alain Serres : Il doit y a y avoir une nécessaire solidarité. C’est un vrai choix que de travailler en France, tant que faire ce peut. Dans certains cas, ce n’est pas possible car toutes les machines sont parties ailleurs. La situation est identique dans le domaine de la reliure.

Robert Rui : C’est un véritable drame pour les familles de ces petites villes de provinces avec de faibles bassins d’emploi, quand les imprimeries disparaissent. Les qualités des imprimeries françaises sont : la disponibilité des interlocuteurs, la qualité. Mais l’Asie est en train d’accroître sa qualité d’impression. Donc le principal atout des imprimeries françaises reste leur réactivité.

Pascale Lapierre : On aimerait que tous les livres puissent être imprimés en France mais parfois il y a une question de coût. Ce sont toujours des arbitrages très douloureux. Les livres animés ne peuvent plus être imprimés en France car ils nécessitent des manipulations complexes et chères.

Alain Serres : Chez Rue du Monde, nous faisons un autre choix (imprimer en France, de manière écologique, etc.), que nous assumons. Ce sont des choix moteurs, clairs, volontaires, et nous y arrivons. De plus, ces critères sont de plus en plus regardés par les lecteurs lors de l’achat. Les mouvements autour des AMAP ont aussi leur raison d’être dans le domaine du livre.

Pascale Lapierre : Il y a de la place aussi pour ce type d’éditeurs exigeants.

Philippe Meirieu : Le fait de militer pour qu’il y ait encore des livres papiers chez les éditeurs, des librairies qui ne soit pas virtuelles, à proximité, n’est pas une question technique mais d’abord une question politique qui procède des problèmes sur les commerces de proximité, l’artisanat, etc.
Il faut bien sûr rémunérer les acteurs de la chaîne du livre, mais par valeur d’usage et du service rendu, et non par valeur spéculative. Il faut se battre pour la qualité à tous les niveaux. Et pour que les petits acteurs puissent continuer à travailler, il est important pour maintenir la littérature jeunesse de pratiquer :
-          La désidération : les enfants vivent dans la sidération, c'est-à-dire ce qui tétanise et empêche de réfléchir, les écrans, la brièveté, la surenchère des effets visuels. On passe son temps à se regarder soi-même. Il faut entrer dans la réflexion.
-          La décélération : il faut sortir du culte de l’immédiateté. C’est la responsabilité de l’école de prendre le temps de se confronter aux autres et aux œuvres, de tâtonner.
-          La défragmentation : la vision en « cœur de cible » fait qu’on ne regarde même plus le journal de vingt heures ensemble : il y a différentes chaînes pour différents publics. On vit dans des tubes juxtaposés, on ne communique plus. Nous sommes dans une société de tuyaux d’orgues. Le livre (et le livre de jeunesse en particulier) est un outil de transgression. Les grands-parents achètent et lisent avec leurs petits enfants. Ceux-ci veulent que l’on relise, car il ne s’agit plus d’une lecture mécanique et fonctionnelle, mais d’une redécouverte intergénérationnelle de l’ordre du symbolique. Tout le monde s’y retrouve, on n’est pas seul, mais on est dans le dialogue. C’est l’inverse du face à face solitaire avec l’écran, qui est un comportement compulsif et pulsionnel qui empêche de faire société.
Il faut donner les moyens à tous les acteurs de la chaîne du livre de faire leur métier sans en être réduit à être des quêteurs.
Il faut plus de moyens et d’équité pour l’achat de livres dans les écoles. Le livre, c’est l’affaire de ceux qui viennent pour s’intégrer. L’école doit être l’école du livre, elle doit avoir un effet thermostatique, elle a la responsabilité de la rééquilibration pour que le développement de l’enfant se face de manière harmonieuse, pour lutter contre une certaine toxicité psychique (il suffit d’écouter Skyrock le vendredi soir). On doit lire à l’école plus qu’on ne le fait. L’école en France est plus catholique que protestante (il n’y a pas d’accès direct au texte). Il y a beaucoup de progrès à faire. Par exemple, il faudrait baisser les crédits des manuels scolaires pour augmenter les crédits consacrés à l’achat de vrais livres et mettre différents manuels en classe dans les matières où ils sont vraiment nécessaires (comme l’histoire-géographie) pour pouvoir les comparer. La France est très en retard dans la place que le système scolaire donne au livre. Le livre est le lieu privilégié de la rencontre avec l’œuvre.

Alain Serres : Nous sommes tous fondamentalement optimistes, sinon, on ne se battrait pas.

Jean-Pierre Siméon : Dans la question du papier et du numérique, pourquoi l’un remplacerait-il l’autre ? Les comportements sont différents entre le livre et le numérique. On est capables de deux lectures. Le livre durera car il fait appel à un type de comportement concret, physique. La calligraphie n’a pas perdu son sens avec l’imprimerie, la marche à pieds avec la voiture. 90% des livres vont disparaître (les livres informationnels), mais les autres, la poésie, vont rester.

Lucie Placin : Même si les auteurs et les illustrateurs restent rêveurs et demandeurs, ils exercent un métier très difficile. Pour en vivre, il faudrait publier sept livres par an, et cela suffirait à peine. Nous sommes payés en à-valoir, puis il faut dépasser les 5000 exemplaires en ventes. Lorsque c’est le cas, ce que l’on gagne suffit à peine à payer les très fortes cotisations auxquels nous sommes soumis. Au bout d’un an, le livre part au pilon et disparaît. Parfois, on observe dans les salons que ce sont les enfants qui savent prendre le temps de découvrir les livres, bien plus que les adultes.

Pascale Lapierre : Dans la bande dessinée et la jeunesse, on atteint une limite. Il y a 70 000 nouveautés en France, c’est pourquoi on n’arrive pas à faire durer les livres plus de six mois. Pourtant, les enfants grandissent, on ne devrait pas avoir à renouveler constamment les catalogues. Mais il est nécessaire d’écrire et de publier pour vivre.

Alain Serres : Quand les ventes baissent, les éditeurs font plus de livres pour maquiller les chiffres et espérer le gros lot. C’est une course effrénée à la surproduction. Plutôt qu’en faire plus, on devrait mieux partager, pour que plus d’enfants aient des livres à la maison. Combattre pour le partage de la culture est décisif pour le milieu culturel.

Jean-Pierre Siméon : Le Printemps des poètes est une association avec de petits moyens. Elle est financée par les ministères de l’éducation et de la culture. Les subsides de l’éducation ont baissé de 2/3 entre 2002 et 2012 tandis que ceux du CNL restaient stables. Récemment, le nouveau ministre a prévu d’une réduction drastique des subventions. Si rien n’est fait, la disparition de la manifestation et du centre de ressources permanent qu’elle représente est prévue pour mai – juin 2013. Une pétition a été mise en place pour soutenir le Printemps des poètes.

jeudi 22 novembre 2012

La réponse inattendue



J'ai ouvert ce blog pour résoudre un problème simple, un problème d'identité. Sauf que je n'en avais pas encore conscience. Je venais dans les faits de devenir BAS, mais je n'arrivais pas à m'approprier cette nouvelle étiquette. Depuis plusieurs années, j'étais, dans de nombreuses facettes de mon quotidien, une aspirante bibliothécaire, voire une aspirante conservatrice. C'est pourquoi j'ai commencé ici à parler de concours : c'est l'état d'esprit dans lequel j'étais depuis longtemps et je n'avais pas encore réussi à faire le deuil de cette part de moi.
Et puis j'ai renoncé à concourir, j'ai décidé de me donner le temps de découvrir mon nouveau métier. J'ai eu quelques surprises, j'ai eu du mal à m'y faire, j'ai beaucoup tâtonné. Autour de moi, le reste de ma vie aussi était en mutation. J'ai appris à vivre dans une ville nouvelle, dans une disposition différente, dans un mode de vie différent.
J'ai passé un été mouvementé, à me demander si un jour je pourrais revenir vraiment à ma vie d'avant. Comme toujours, c'est en remontant dans le train que je me suis aperçue qu'en fait, je m'étais bien réhabituée à la vie de province et que je m'interrogeais un peu quant à l'idée de redevenir parisienne.
Enfin, l'automne est arrivé et je me suis aperçue que la métamorphose avait pris. Comme ça, sans faire de bruit. J'ai enfin le sentiment d'avoir une identité un peu stable, malgré le monde toujours mouvant autour de moi. Même si tout n'est pas encore parfaitement en place, je suis heureuse d'avoir une vie qui me permette à la fois d'exercer un métier que j'aime, de retourner régulièrement dans ma région de cœur, et parfois de partir loin, d'aller à l'aventure. Car pour pouvoir s'échapper, il faut aussi savoir que l'on peut revenir. Il faut un point de départ, un point de chute. Et au travers de mon identité professionnelle, c'est un peu ça que j'ai récupéré.

Tout ça pour dire que je reviens de Londres où j'ai passé trois jours passionnants, à faire des choses sans rapport avec le monde bibliothéconomique et à rencontrer des gens merveilleux. Mais, au soir du dernier jour, alors que j'allais repartir pour la gare, j'ai longé un bâtiment au travers des vitres duquel on pouvait voir un groupe d'enfants très animé en train d'encourager deux petits qui jouaient à un jeu vidéo. C'était la section enfant de la St Pancras Community Library.
Qu'auriez-vous fait ? Bien sûr, je suis entrée. Le tournoi FIFA 13 du jour était publicisé en grand sur les portes de la bibliothèque. Dès l'entrée, on tombait sur les présentoirs de DVD (tous très récents) et de jeux vidéos, dans une présentation tenant plus du magasin de location que de la bibliothèque traditionnelle. A droite, l'espace "youth" avec d'innombrables clones de Twilight, à gauche, l'espace informatique aux ordinateurs flambants neufs et deux automates de prêt. Le fonds était très restreint (c'est vraiment une petite bibliothèque) mais très récent et très orienté vers les besoins du public (uniquement des guides de voyages dans les 900 par exemple). Les fictions, dans de petites étagères basses, étaient divisées entre "romances" et "thrillers". Un groupe de tous âges discutait dans le petit "study space" et semblait comparer des cartes de visite. Pendant les quelques minutes que m'a pris ce petit tour des lieux, je n'ai pu réprimer le grand sourire sur mes lèvres. A ce moment-là, je n'étais plus une simple touriste dans la capitale britannique, j'étais une bibliothécaire en goguette. J'étais une bibliothécaire.

Depuis plusieurs semaines, je jouais avec l'idée de fermer ce blog. Je n'ai plus de problème, j'ai enfin trouvé mon identité professionnelle, je n'ai donc plus grand chose à dire sur le sujet et mes billets brillent surtout par leur absence. Je ne sais pas si je continuerais à écrire ici. Je crois qu'en fait, je préfère que le monde du travail reste entre les murs de mon établissement, pas vraiment qu'il entre dans l'intimité de mes soirées et de mon ordinateur portable. Mais peut-être continuerais-je à venir partager ici quelques pensées ou quelques trouvailles. Parce que, même en fermant la porte du bureau pour m'en retourner vers les affres de ma vie personnelle, même en randonnant à coeur joie sur un flanc de montagne, même en me baladant dans une ville inconnue, il semblerait qu'en fait, aux tréfonds de moi-même, je reste une bibliothécaire.


Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même au Highgate Cemetery de Londres en novembre 2012.
Ce texte et cette photo sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage à l'Identique 2.0 Générique.

mardi 11 septembre 2012

L'étrange attrait de Paris



Voici un an que je suis en poste sur Paris. Je suis arrivée pleine d'excitation (pour mon nouveau travail) et d'angoisses (pour Paris). J'avais toujours voulu éviter la ville tentaculaire, son dédale souterrain, sa grisaille inhérente, ses banlieues infinies. Mais force est de l'admettre : je m'y suis bien habituée. Au point d'en arriver à un 50/50 dans ma liste avantages / inconvénients.

Déjà, il m'a bien fallut admettre que, oui, contrairement à la croyance populaire, le Soleil est effectivement présent même au nord de Lyon... Et Paris-même, dans le Soleil du matin, c'est tout à fait sympa. J'ai survécu à mon premier hiver parisien à grand renfort de simulateur d'aube et d'auto-persuasion, mais sans la dépression abyssale / carence en vitamine D que je craignais. Néanmoins, une chose est sûre : niveau neige, l'Ile-de-France, c'est vraiment pas ça.

Sur un autre plan, le gros plus de la capitale, c'est quand même les millions de choses à faire qui nous tombent dans le creux de la main sans avoir à bouger le petit doigt. Il y a le tourisme de base, avec tous ces monuments, ces bâtiments, ces cimetières et ces musées au mètre carré : je compte d'ailleurs bien investir dans un Routard pour m'assurer que j'ai bien vu tout ce qu'il y a à voir de ce côté-là, tant qu'à être sur place... Il y a la vie culturelle intense, avec plus de concerts, de spectacles, d'expositions, de conférences, de festivals qu'on ne pourrait en voir décemment, même en s'y mettant à temps plein. Et puis il y a les gens. Grande découverte : les grandes villes sont pleines de gens, et sans vraiment s'y attendre, on s'aperçoit qu'il y en a que l'on connaît dans le lot et que ce ne serait pas s'y mal de profiter de cette proximité géographique inédite...

Enfin, il y a le travail. J'ai eu cette chance immense d'arriver sur un poste extrêmement intéressant, dans un cadre idyllique (d'un point de vue strictement urbain en tout cas) avec des collègues pour la plupart charmants. (Coucou les collègues.) Mais il est vrai que d'un point de vue aussi bien quantitatif que qualitatif, les offres d'emploi parisiennes tiennent la dragée haute aux autres départements.

Je ne sais pas si tous ces bons points me convaincront de rester ici à plus long terme. En tout cas, je n'exclus plus l'idée à grands cris d'horreur et d'effroi. Paris, c'est pas si mal : qui l'eût cru ?



Creative Commons LicensePhoto prise par Vincent Ros
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lundi 11 juin 2012

Jeux de langues




J'ai beaucoup râlé quand la réforme a fait devenir obligatoire une deuxième langue au concours de conservateur d'État. Il me semblait, et j'en suis encore convaincue, que la mesure réduisait encore les possibilités d'admission des candidats aux profils atypiques (plus de notes de synthèses différenciées, plus d'oraux scientifiques ou juridiques). Selon les autorités compétentes, les précédentes épreuves n'avaient pas permis de recruter des spécialistes. Ces modifications des épreuves ne restreigne-t-elle pas d'autant plus les possibilités de leurs recrutements ? Ne vont-elles pas seulement servir à reproduire encore un peu plus fidèlement les profils littéraires étriqués qui tendent à constituer le corps des conservateurs ? Au final, qui peut triompher de ce concours ? Combien d'entre nous peuvent se targuer d'être trilingue ?


Pourtant, je ne suis pas la plus mal lotie. Si en 2007, la version anglaise avait déjà disparu pour se transformer en épreuve orale, je n'aurais jamais eu la chance d'expérimenter les revers de l'admissibilité. Mais maintenant que les sujets de langues deviennent les supports à des prestations orales ne valant que pour l'admission, je reste assez sceptique quant à mes chances d'un jour les réussir.
Donc, alors même que j'ai retourné ma veste pour ne plus réviser directement les épreuves de ces chers concours, je profite d'une partie du temps que je me suis ainsi dégagée pour reprendre un peu mon allemand rouillé, mon faible italien, mon japonais si frêle qu'un coup de vent le ferait tomber par la fenêtre. C'est qu'en fait, j'aime bien les langues. Alors si un jour elles pouvaient m'aider un peu face à un jury ou au bas de mon CV... C'est toujours ça de pris.


A mon sens, l'apprentissage d'une langue, c'est un peu comme une grille de mots-croisés infinie, un sudoku de l'extrême, un amusement de l'esprit. J'aime à faire ainsi tourner mes méninges, pas tant pour la compétence finale que pour le plaisir du parcours. J'y vais par petits à-coups, quand soudain ça me prends, pour occuper quelques heures de train, pour m'empêcher de penser à autre chose. Puis je laisse en jachère. Je commence autre chose. Une autre langue, un nouvel instrument, un projet différent. Et toujours j'y reviens, ravie de voir que les mots me glissent sur la langue, me reviennent à l'esprit plus aisément que la dernière fois.
J'aime à synthétiser les choses, rédiger toujours plus clairement, réduire l'équation à son expression la plus simple, traduire sans fioritures. L'exercice est plaisant et me désencombre l'esprit. Je ne suis toujours pas convaincue de ce que la réforme de 2007 aie vraiment été judicieuse, mais qu'y faire, si ce n'est tenter de faire avec, du mieux que nous puissions ? Voyons les choses du bon côté : au final, la traduction ne s'apparente-t-elle pas à un genre de catalogage très élaboré ?

Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même à Andilly en juin 2011.
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mardi 29 mai 2012

La métamorphose



Le 31 août dernier, je me suis retrouvée dans un petit trou noir de l'espace-temps, juste pour une journée. Plus vraiment documentaliste, pas encore bibliothécaire, j'ai passé ma journée à déménager et à m'interroger sur cette mutation d'identité en train de s'opérer.
Perdue au fond du trou, le fossé m'apparaissait immense et je n'étais pas sûre de savoir vraiment comment m'en extraire, comment me glisser dans cette nouvelle peau, comment devenir bibliothécaire ?

Si la question de l'identité devient un thème récurrent de ce blog, c'est qu'en quelque sorte, je suis toujours perdue. Comme je le disais précédemment, le rite de l'admission m'a mise en position d'être bibliothécaire, je n'avais plus qu'à agir en tant que telle.

Devenir bibliothécaire, c'était passer du côté de la politique de l'offre, devenir force de proposition, enfin avoir à gérer une collection. C'est aussi poursuivre certaines missions que proposaient le métier de documentaliste, tout en en laissant pour l'instant certaines sur le bas côté. La transmission de l'art de la recherche documentaire, de la veille, la recherche constante de l'autonomie des usagers, les inénarrables amusements de la bibliométrie.
Côté bibliothécaire aussi, et peut-être même plus encore, on retrouve ce souci de la transmission et de l'autonomie, même si elle prend parfois des formes très différentes.

Ma petite Bible personnelle, mon livre de cœur, exprime extrêmement bien cette sagesse des bibliothécaires, qui savent naviguer sans lire, qui savent trouver ce que l'on ne sait pas qu'on cherche. Le documentaliste qui explique aux chercheurs comment trouver les articles qui les intéresseront dans les méandres du Web en est très proche. J'aime le défi de la recherche et la joie d'avoir été utile, concrètement, en fournissant à l'usager ce dont il avait besoin.

Je ne suis pas encore sûre de savoir ce que sont les tréfonds du métier de bibliothécaire, je suis incapable d'en comprendre encore tous les tenants et aboutissants, mais je prends grand plaisir à les explorer, petit à petit, un livre ou un lecteur à la fois.

Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même à Paris en janvier 2012.
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lundi 21 mai 2012

Le rituel du concours



Je suis persuadée que, dans nos vies modernes d'adulescents mal dégrossis, nous manquons de repères, de jalons, de rites de passage. Je pense que c'est pour ça que le nombre total de mariages et de PACS continue d'augmenter d'années en années, que les "graduation ceremony" à l'américaine se répandent, ou que l'on se régale des cérémonies officielles, preuves vivantes de la continuité comme de la vivacité de notre République.

Au final, les concours de la fonction publique, ne font-ils pas eux aussi fonction de rites de passage ? Ces épreuves de culture générale démodées, ces grands oraux terrifiants, cette reproduction systématique des élites... Si pour l'institution ils font fonction d'outil de sélection parmi les candidats, que représentent-ils pour les reçus ?
J'ai choisi personnellement d'en faire un marqueur personnel de ma vie. J'ai survécu au rite, il y a un avant et un après : désormais, je suis bibliothécaire. Bourdieu a écrit il y a trente ans un article fort intéressant sur les rites où il disait :
"Celui qui est institué se sent sommé d'être conforme à sa définition, à la hauteur de sa fonction."
Et aussi :

""Deviens ce que tu es". Telle est la formule qui sous-tend la magie performative de tous les actes d'institution."
 Et c'est tout à fait ça : l'institution m'a dit que j'étais bibliothécaire, et par la force d'un bout de papier, je le suis devenue. Puisque je le suis, il faut que j'agisse comme telle, et je m'y efforce chaque jour ouvré.

Nous n'avons plus de véritables marqueurs de passage à l'âge adulte, les quelques évènements qui y conduisent se diluent par leur nombre et par l'allongement de l'adolescence : le dix-huitième anniversaire, le bac, les diplômes de l'enseignement supérieur, le premier salaire, la constitution du couple, la naissance des enfants... J'ajouterais donc à cette liste non-exhaustive et personnelle la réussite à un concours de la fonction publique.

Si nous manquons de rites dans nos vies modernes, nous avons néanmoins la possibilité de choisir et de s'approprier les nôtres propres, suivant l'importance que l'on accorde aux différents évènements de la vie. En devenant fonctionnaire stagiaire, j'ai choisi de faire cette étape un pas de plus sur mon chemin de l'âge adulte. Et je compte bien considérer ma future titularisation de la même manière et la fêter comme il se doit.


Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même au plateau du Retord en avril 2012.
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mardi 8 mai 2012

Dire et connaître




J'aime souvent à dire qu'on ne parle bien que de ce qu'on connaît. Ce qui, inéluctablement, me conduit à ne pas parler beaucoup, à longuement hésiter avant d'écrire, et à beaucoup me restreindre dans mes choix de sujets. Je parle donc de moi et de mes opinions, et j'ai beaucoup de difficultés à parler des autres et du monde : qui suis-je pour y connaître quoi que ce soit ? Comment être sûre de ne pas dire de bêtises ? Parfois je prends des risques, souvent je m'en veux a posteriori. Je débats peu, je ne connais pas les chiffres par cœur et l'aplomb des autres m'intimide : eux, ils ont l'air de savoir de quoi ils parlent. Parfois j'ai des doutes quant à la qualité de leurs sources et de leur raisonnement, mais je me trouve bien démunie pour leur répondre suivant ma propre éthique personnelle. La scientifique que je suis est incapable de dire quoi que ce soit sans analyser diverses sources fiables au préalable, et ce n'est pas vraiment adapté à la conversation à brûle-pourpoint. Au fond que sais-je ? Que crois-je savoir ?

Au final, ces réticences sont bien handicapantes face à un sujet de composition. Le bachotage aide. Pouvoir réciter des faits appris dans des livres, soit. Ça fait toujours des choses à rajouter dans la copie. Le jeu étant de réussir à réutiliser un maximum des quelques bribes de savoir accumulées, quelque soit le sujet posé. De quoi aurais-je pu parler sans trop de risques à propos de « la géographie, ça sert d'abord pour faire la guerre », quels faits aurais-je pu citer avec suffisamment de certitude pour les coucher sur ma copie ? Des grands explorateurs, de la colonisation, des cartes géologiques, des ressources en eau, du pétrole, de l'aménagement du territoire ? Soit. Mais une fois entrée dans le vif du sujet, j'ai toujours du mal à me départir d'un sentiment d'usurpation, de n'avoir rien à faire là. Je ne connais des explorateurs que quelques noms, de la colonisation que trois dates, des ressources en eaux que des schémas géologiques. Tout ça me paraît vain. Tenter de parler de choses qu'on connaît à peine comme si on en connaissait les tenants et les aboutissants... Je ne veux pas faire de la politique, juste être bibliothécaire !

Alors nous nous astreignons à cette tâche, pleins d'espoirs que, la prochaine fois, ce sera plus facile, ça passera mieux, on aura plus à dire... À l'usure, ça finira bien par passer, non ?

Licence Creative CommonsPhoto : prise par moi-même à Bercy le 29 avril 2012.
Ce texte et cette photo sont mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage à l'Identique 2.0 Générique.